lundi 10 juin 2013

Valet de Bellota

Les lignes qui suivent sont imaginées et se mâtinent aussi de réels souvenirs. Préalable pour les besogneux de la lecture et autres rigoureux fouille-archives. Circonstance aggravante, j'ai déjà écrit sur cette péripétie mais comme c'est jamais pareil, on peut recommencer... d'autant que j'ai envie... Que les mémoires d'éléphants m'excusent ou pas. Ou tiens, si vous alliez lire quelque chose ailleurs ? De gratuit, bien sûr, ne vous inquiétez pas...

Au cartel ce jour-là à Las Ventas, Morante, Conde et Salvador Vega. Mais c'est pas sûr. Je sais , c'est énervant. Il sort un grand méchant roux qui s'envoie en l'air au-dessus de la barricade. Remue-ménage dans le callejon, mais pas de remue-méninges pour Conde qui préfère fuir l'agitation provoquée. C'est pourtant son toro mais bon, un méchantas comme aquo, quand on est délicat, mieux vaut faire comme s'il n'était pas là...

Derrière les planches y'a du pataquès, ça dégomme grave ! Le roux tout fou se fend d'un hachazo de boucher et récolte un valet d'épée au crochet droit. Le type pend par sa cheville embrochée, je sais, rien que de le dire ça douille plus fort que le bruit de la craie sur le tableau noir, le type pend donc comme un quartier de viande, je revois encore son pantalon noir clavé aussi par la corne, la tête en bas au bout du poignard – un sacré souvenir pour lui - balançant au-dessus de la piste, alors que le cornupète foule encore le callejon. Comme s'il voulait nous le montrer et demander au public : 

<< Mais qui c'est celui-là, vous le connaissez ? >> 

Heureusement le Dieu des chevilles veille et l'animal raclant soudain sa corne tronconique sur le sommet des planches, déchausse le valet d'épée qui choit sur le sable. Où peux-tu voir ça ailleurs, lecteur ? Au cirque ? Au théâtre ? Que nenni, là, sans trucages, et nulle part ailleurs. Son pied est dans une vilaine position que les rapports anatomiques physiologiques n'envisageaient même pas en tant que machabée sur une table de dissection. Bonjour le diastasis tibio-péronier... 

On ouvre les portes du callejon trop vite et tout ce que celui-ci comptait comme population qui avait lamentablement chuté sur le sable, qui sur la tête, qui sur le cul, etc... dans un ''sauve qui peut'' anarchique et terrifié où même les valeurs de gauche telles qu'humanisme et solidarité avaient opportunément été reniées pour un affreux « Chacun, pour sa putain de pomme, et fissa, bordel de merde... !!! », se retrouve à nouveau sous la charge du fauve en furie : re-escalade de barrière à l'arrache, égoïste et désespérée, au besoin en grimpant sur le collègue, et, se retrouve seule cible, le dit ''gato negro'' valet d'épée estropié... Le frontal du bicho le fracasse contre la barrière si bien qu'on se demande s'il n'y serait pas encore fossilisé, là-bas, dans l'épaisseur des planches...

C'est alors que surgit un petit peon courageux (en même temps que votre souvenir de cette anecdote déjà lue...) qui s'offre à cuerpo limpio, détournant la charge du roussi furibard, l'entraînant à ses trousses qui chauffent, brûlent, aïiiiiie, attentionnnn, oh putaingggggg, justejuste, le petit peon passe la planche en rouleau ventral escagassé alors que la corne se plante dans le bois dans un bruit sec et mat qui augure salement de la blessure qu'il aurait pu récolter si le fémur avait remplacé la planche : Crâc! Tout le monde suit ? Pas le mouvement anti-corrida, la fracture. A las Ventas, oui, tout le monde suit, l'arène se lève et ovationne durant de longues minutes ce geste décrété le plus torero de toute la semaine ! Olé !

Le fiasco prévisible du Conde blême s'en suit et c'est drôle comme il ne tente plus de faire l'intéressant, le coup du ''habité par le duende de la marisma je suis''... Bêêêrrrrk, quelle vulgarité ces bêtes sauvages... !

Morante lui, même si son adversaire a de longues dagues effilées, ne se dérobe pas, il roule, enroule, déroule et entourloupe son cornu comme un pizzaïolo son pâton de future Margarita et récolte l'estime du conclave.

Salvador Vega lui, ben on n'en sait plus rien... si ça se trouve il n'était même pas là... ah si, puisque son valet d'épée pendait... bon ben cherchez dans ''Toros'' mais quelle année, alors-là....

A la sortie, pour se remettre de ces émotions, programme d'éclusage au bar ''La Tienta''. (et voilà c'est pour avoir revu sa devanture en photo dans le blog ''Adios Chulo'' que ça me revient...) Comble, les buveurs investissant le capot des bagnoles, une fois obtenu leur précieux trésor liquide. D'humeur affamé badine, je goûte à tout et après quelques verres, je signale au type qui sert au comptoir qu'il ressemble au Juli ! Il me dit que non, que c'est le Juli qué tienne su cara... ou à peu près, ce qui avec quelques verres de tinto dans le gosier ne fait pas ressortir de différence majeure, convenez-en. Fin de la tertulia je viens à nouveau au comptoir demander la cuenta. Un des mots espagnols que je connais par cœur...
  • Ben ça dépend, me dit le type... qu'est-ce que t'as prix ? Enfin, pris... ?
Ô putain, s'il faut me remémorer tout ce qu'on a ingéré, on aurait mieux fait de commander avant... à la française...

  • Ben ça, puis ça... huit, puis les bouteilles, voilà c'est tout, ah ouich, et puis l'azziette d'oreilles de cochouns, auzi...

      • Ah non, ça tu le payes pas, ça je te l'ai fait goûter parce que tu ne connaissais pas, c'est pour moi...
      • Aaah... supereu... merzi... ah ouich et puis ça aussi, dos raciones de valet d'épée...

Le type et moi on se regarde en fronçant les sourcils et en avisant un jamon pata negra pendu au plafond par un crochet de boucher.

jeudi 6 juin 2013

Romeria de Mauguio

L'Espagne est là, toute proche et sans passer la frontière. On ne peut empêcher un peuple de migrants de se regrouper quelque peu pour vivre parfois chouïa comme là-bas. Cette constatation plutôt dictée par la volonté de ces communautés et le prix du marché immobilier que par le supposé ostracisme ambiant, est souvent péjorativement imputée aux bons Français empêcheurs d'intégrer en rond quand il  s'agit de Maghrébins, sous le terme volontiers employé de "ghettoisation" est par contre tout à fait digne et légitime pour les autres, comme ces colonies d'espagnols largement regroupés dans certaines communes et d'une grande hospitalité. C'est le cas à Mauguio dans l'Hérault qui fête sa Romeria ce week-end : concours de paella, de Sévillanes, Flamenco à tous les étages et corrida de gala cette année pour ce pueblo où vous serez les bienvenus. Si vous projetiez de passer le week-end en Espagne et que vous vouliez économiser des kilomètres...

mardi 4 juin 2013

La Corrida Parfaite

Je voulais me fendre d'un compte rendu. Il aurait commencé comme ça :

A) Vous aimez Simon Casas :

Achetez son livre, vous aurez de quoi l'admirer un peu plus. Il s'y raconte au fil des époques de sa vie et n'est pas très critique avec lui-même. Vous découvrirez un parcours qui fut effectivement romantique et bohême, une aventure à peu de gens donnée, où l'on ne mangeait guère à sa faim, se nourrissant plutôt d'espoirs...

B) Vous n'aimez pas Simon Casas :

Achetez son livre ou si vous ne condescendez même pas à lui faire gagner les 6% du prix du livre, faites vous-le prêter, vous aurez de quoi le haïr un peu plus. Il s'y raconte au fil des époques de sa vie et n'est pas très critique avec lui-même. Ce qui peut vous permettre de le railler, comme par exemple lorsqu'il reprend le non-sens bien connu de "toro-artiste"... soit l'exemplaire qui a le bon goût d'entrer doucement dans la muleta après la pique, ce que les pragmatiques ont l'outrecuidance dénuée de sens artistique de nommer "toro faible". Bonne marrade.

C) Vous avez d'autres problèmes existentiels que de déterminer si vous l'aimez ou pas et nul besoin de vous déterminer par rapport à lui, au phare du Boucau ou je ne sais à quel autre car vous vous gardez bien d'avoir de la tauromachie une approche militante ou politicienne qui en gâcherait toute la saveur (mon cas)  :

Achetez son livre, il y parle d'une curiosité. Il s'y raconte - comme la totalité des gens qui écrivent, qu'ils en soient ou non conscients - au fil de sa vie et n'est pas très critique avec lui-même. Ca vous étonne ? La curiosité c'est que pour la première fois, il y évoque ses rapports avec Alain Montcouquiol. Et ça, c'est une énigme qui m'a  toujours interrogé : comment deux types aussi différents que l'eau et le feu, l'exhubérance et l'introspection, Ronsard et DSK, une larga afarolada de perfil et une naturelle dans le cacho, un aïoli de jouteur sétois et une mayonnaise parisienne, une... j'arrête ?, ok... enfin bref, ce genre de souvenirs que seule l'enfance met en présence.

Et puis j'ai reçu d'une amie ce post qui reprenait l'article de Marmande au sujet de ce livre, qui me coupait un peu l'herbe sous le pied... le voici donc puisque vous préférez être avertis du vide-grenier de Saint Quentin la Poterie en lisant Midi-Libre plutôt que d'acheter ''Le Monde''...



Les taureaux ont toujours le dernier mot




Hâbleur, génie picaresque des affaires et des "coups", phénix plusieurs fois ruiné, Simon Casas a réalisé le 16 septembre 2012, dans les arènes romaines de Nîmes, ce qu'il peut à juste titre appeler La Corrida parfaite. Soit l'impossible. José Tomas, torero mythique, acceptant de toréer seul six taureaux, et y parvenant dans l'état de grâce que seuls connaissent les artistes.


Cela vous arrangerait-il de vous figurer Casas en margoulin, Boix, le mentor de Tomas, en Monsieur Ramirez pour boxeur sur le retour, José Tomas, en toréador surfait ? Peine perdue. Boix est un ancien jazzman plutôt anarchiste, José Tomas, un lecteur d'Hegel (1770-1831) qui sait disparaître, et Casas, un incorrigible romantique à l'emphase débridée : " J'entends les tambours du bataillon des anges qui bientôt viendront me quérir pour me conduire au royaume incertain. Alors, que mes filles lisent ces mots pour comprendre que l'amour est à la vie ce que le taureau est au torero : un révélateur divin ! "


La vie à avoir peur


Au fil de la corrida parfaite qu'il relate, son livre évoque une histoire terrible, une histoire de garçons peuplée de noms de filles, de tragédies et de passions, une histoire d'hommes et de bêtes. Son texte, déchirant, très beau, et probablement damné d'avance parce qu'il parle de corrida, est adressé " à Alain Montcouquiol ". Silhouette noire et silencieuse, Alain Montcouquiol porte dans les rues de Nîmes le deuil de son frère, Nimeño II, le premier torero français de catégorie, victime d'un taureau de Miura (1954-1991).


Comment Alain Montcouquiol et Simon Casas se sont-ils croisés dans les années 1960 ? Comment, tous deux fils de prolétaires, de résistants, de l'après-guerre, plus ou moins rastaquouères, clochards célestes, auront-ils changé le sens de la corrida ? Comment tous deux, Nîmois, mais pas du bon côté de Nîmes, se sont-ils embarqués dans cette folie qui un jour, espérons-le, trouvera son Flaubert ou son Boulgakov ?


Pour l'instant, ils la vivent, ils l'écrivent, Montcouquiol chez Verdier, Casas Au Diable Vauvert, se croisant bonjour-bonsoir après avoir été inséparables. L'un, Alain, moine austère des ruelles nîmoises. L'autre, Casas, diable tapageur de ses arènes et de celles de Madrid, dont il assure désormais la direction artistique.


A 17 ans, sous les quolibets des aficionados français, ils sont partis sans un sou pour Madrid. Obsédés par l'idée d'être toreros, s'enivrant de Sartre, Camus, Baudelaire et Rimbaud, à l'Institut français - d'abord pour se réchauffer -, connaissant tout de la faim qui n'est rien à côté de la peur. Et, puisqu'ils ne savent rien, ils n'ont aucune peine à tout apprendre. C'est une histoire de passion, de fureur, d'amour à mort, pas une histoire pour faire des ronds dans l'eau au parc Monceau.


Une histoire de marcheurs dans les villes, et surtout, par millions de pas, dans la contre-piste des arènes, cette ruelle qui n'en finit pas de se mordre la queue : " Ces callejons où nous avons ressenti tant de peur ! " La vie à avoir peur, la vie avec la peur aux dents vertes pour compagne. Aujourd'hui, Alain touche 37 euros de retraite par mois. Simon ne sait s'il finira riche ou pauvre : " Viendra le jour où l'un de nous deux laissera l'autre - Lui ? moi ? Celui-là verra dans la tombe de l'autre les cendres de ses 20 ans. "


Et l'artiste des artistes, José Tomas ? Détient-il le mot de la fin ? Certainement pas. Lui qui ne se produit qu'au compte-gouttes, il était programmé le 20 mai à Nîmes. Dans une petite arène d'entraînement, un taureau vient d'en décider autrement. Il sera indisponible.


C'est une histoire où les taureaux ont toujours le dernier mot. Sur le sable, la mort est toujours là. Ce qui rend la corrida insupportable à certains, insoutenable à tous, indéfendable comme la mort.

Francis Marmande





Nouvelle

La Gardianne de Taureau


Il cuisinait merveilleusement la gardiane de taureau. Ses amis se faisaient une joie d’être invités à sa table pour déguster le plat traditionnel. Ces rendez-vous attendus éveillaient les sens, déliaient les langues et ouvraient l’imaginaire. Il apportait le met accompagné de riz camarguais ou de Belle de Fontenay et alors éclatait un feu d’artifice d’exclamations : des Oh ! des Ah ! sonores et bien ouverts envahissaient l’espace. C’était comme on dit inconsidérément aujourd’hui : que du bonheur ! Mais ce soir de féria de pentecôte, à peine avait-il posé son œuvre sur la table qu’un cri strident vint percer les exclamations : un ih ! qui défigura d’une sordide grimace le visage de la coupable. Tous la regardèrent et elle devint aussi rouge qu’une muleta. L’étrange réaction de cette parisienne que l’hôte vénéré accueillait pour la première fois plomba l’ambiance. Elle était apparue si délicate et si distinguée jusqu’à présent ? Un ange passa. On s’interrogea du regard. Mais la bienveillance de cette petite humanité reprit très vite le pouvoir. Tous retrouvèrent le sourire. Quelques uns allèrent interroger la jeune femme quand le cuisinier du soir intervint : Sophie ! Tout va bien ? Elle resta bouche bée un certain temps et un deuxième ange passa. Elle lança un : excusez moi et fila se réfugier à l’étage. Il rassura ses amis : je vous en prie commencez à manger. Ca va refroidir. Pierre s’il te plait, débouche le costière, il est sur le buffet. Il faillit renverser le vase au pied de l’escalier mais le rattrapa in extremis, le reposa sur son socle en jetant un dernier regard sur ses amis. Gisèle avait ôté le couvercle de l’énorme casserole en fonte et la fumée du plat chaud dessinait des petits nuages montants. Il entendit le sacro-saint bruit du bouchon expulsé du goulot. Rassuré, il monta les marches avec les bruits familiers de la convivialité retrouvée. Dans le couloir, il reconnut la lumière de la lampe de chevet dans l’entrebâillement de la porte. Il s’approcha et regarda discrètement. Elle était assise au pied du lit. Prostrée, elle fixait du regard ses pieds nus. Il l’observa un instant : la perfection de ses jambes, les arrondis de ses genoux que sa robe légère dénudait. Au bas de l’armoire sa valise ouverte donnait à la pièce une atmosphère de chambre d’hôtel : la solitude de cette fille paraissait immense. Il se reprocha ses considérations esthétiques. Il ouvrit doucement la porte. Il s’approcha. Il s’accroupit à ses pieds. Il prit doucement ses deux mains dans les siennes et les baisa tendrement. Elle sourit. Il perçut un léger tremblement de son corps. Il remonta ses mains sur ses bras, ses épaules. Il osa un : comment ça va ? Elle le regarda un long moment. Elle posa un doigt sur ses lèvres. Il le mordilla. Un sourire à peine gai anima son doux visage. Les caresses de l’homme se firent un peu plus audacieuses. Elle articula : alors comme cela vous les mangez ! Elle posa la tête sur son épaule. Il embrassa son cou. Elle frissonna. Il prit son visage entre ses mains et la profondeur de leurs baisers décupla leurs désirs. Elle retira prestement sa robe. Il lui ôta ses sous-vêtements. Il embrassa son sexe puis se déshabilla et la pénétra. Ils passèrent avidement d’une position à une autre. Elle jouit et il étouffa son cri de la paume de sa main. Ils se fixèrent du regard les yeux rieurs : du lointain ils percevaient les bruits de la fête en ville ; un silence précieux les unit. Elle le renversa sur le dos, prit son sexe dans sa bouche. Les rires des amis en bas se firent plus sonores. Il jouit à son tour frappant le matelas de coups de poings sourds. Elle but sa semence jusqu’à la dernière goutte. Combien de temps cela avait-il duré ? Il lui semblait qu’un deuxième magnum avait été débouché. Sous la douche elle savonnait son torse.


Il caressait le bas de ses reins. Ils ne cessaient de s’embrasser. Quand ils réapparurent l’assistance manifesta le même enthousiasme qu’à l’accueil du plat tout à l’heure : Ah ! Les Voilà ! La nouvelle robe de Sophie enchanta. Le mystère de leur absence excita les libidos qui en ces jours dionysiaques ne demandaient qu’à s’exprimer. Certains couples s’embrassèrent sans pudeur. Le plat réchauffé était encore plus appétissant et l’on se resservit après avoir présenté une part à Sophie. C’est Giséle qui le fit : vous voulez goûter ? Elle prit l’assiette et alla s’asseoir sur la terrasse. Le jardin suspendu où on dansait maintenant la sévillane exhalait des senteurs de roses et de jasmins. L’assiette sur les genoux Sophie coupa sa viande et approcha un morceau de sa bouche. Elle laissa un moment la fourchette en suspens. Elle regardait ces hommes et ces femmes qui les yeux dans les yeux prenaient des pauses andalouses. Quand le dernier couplet partit et que les corps s’animèrent, le taureau fondant réchauffait sa langue. Le lendemain en fin d’après midi Sophie et Jérôme étaient assis côte à côte au troisième rang des arènes. C’était le premier toro qu’elle voyait combattre. La robe qu’elle portait était celle qu’il préférait. Elle rafraîchissait son visage de délicieux mouvements d’éventails. Il avait observé son comportement durant les deux premiers tercios. Il ne parlait que rarement pendant une lidia mais il avait déjà expliqué le déroulement du rituel à son invitée chérie. Elle appréciait, c’était évident. Il nota ce sentiment de frayeur et de beauté qui semblait envelopper son corps : sa chair exhalait une odeur suave et une douce excitation couvrait d’un léger velours les pores de sa peau blanche. Il posa une main entre ses jambes. Elle pencha doucement le visage vers sa bouche et ils s’embrassèrent in situ et longuement. Le torero prit l’épée pour porter l’estocade. Les aficionados savaient les trophées qui gratifieraient sa faena s’il tuait al tiempo. L’orchestre s’arrêta de jouer. Sophie et Jérôme regardaient maintenant l’homme qui arrêta la bête à deux mètres face à lui. La pression de sa main sur son sexe l’excitait. Le matador se leva sur la pointe des pieds en se dandinant légèrement. Elle mordillait ses lèvres et ses joues se teintèrent d’un rose fripon. L’espagnol pointa l’épée et la muleta en direction du taureau. Jérôme sentit une légère fraîcheur couvrir l’intimité de sa complice. Le tueur fit deux pas en donnant la sortie au fauve et lui porta une estocade profonde dans le cou. Elle s’abandonna à l’instant. Le jandilla tomba. Les spectateurs des arènes se levèrent et agitèrent des milliers de mouchoirs blancs. Sophie et Jérome s’embrassaient fougueusement.


Le TGV a passé la gare de Valence. Elle a bouclé son article et quitte des yeux l’écran de son ordinateur pour laisser son regard errer sur les vertes collines. Elle est entourée d’hommes dans ce compartiment. Leurs regards l’amusent. Le week-end prochain Jérôme viendra à Paris. A trois cent kilomètres heure les distances rapprochent les cultures. Au musée Picasso des toiles de Françis Bacon juxtaposent celles du catalan pour une exposition temporaire. Elle sera sans aucun doute la meneuse de jeu. Elle ouvre son sac et glisse une main à l’intérieur. La texture de cette oreille animale que le torero leur a lancée depuis les tablas réchauffe son âme. Elle est amoureuse.
                                                                   Philippe Béranger

NUE-YORK

Je remontais les ramblas de Barcelone à contre-courant quand j'ai vu soudain une bande de quatre jeunes filles bras dessus, bras dessous riant aux éclats. Et puis je l'ai vu, lui, nu, évoluant parmi la foule. Un petit sac en bandoulière, des tennis aux pieds et une peau nette et bronzée. Comme si de rien n'était. Comme si nous arrivions au monde nu et que l'habitude de se vêtir ne soit qu'une bizarerrie de marginal. Il parait qu'il y en a comme ça, quelques-uns dans le monde qui militent pour le droit au naturel. Je ne parle pas des Korowaï de la forêt mais de citadins occidentaux. Cet excès - vivre la verge à l'air ne me paraît pas très pratique, j'y suis trop sentimentalement attaché pour lui faire prendre des risques inconsidérés - m'apparait toutefois beaucoup plus sympathique et moins choquant que les couvertures intégrales, tant dans le style que dans leur morale respective. 
Erica Simone est de ceux-là, nature et découverte...

lundi 27 mai 2013

CUBAN MISSILE CRISIS

Visitez le Prix Hemingway



Le prix Hemingway s’étend de l’Europe Centrale jusqu’au continent Nord-Américain, les Caraïbes, l’Amérique du Sud. Son climat n’est jamais très tempéré, traversé qu’il est par de somptueuses lignes de faille où s’affrontent des forces dantesques reléguant la tectonique des plaques au pouvoir corrosif de la pisse de chat en rut. Ou tout comme. L’artillerie y est plutôt lourde et automatique, les ego blessés s’avérant particulièrement meurtriers, recevant les nouvelles ennemies comme autant d’obus de mortier mutilants depuis les fronts retranchés de la pensée intime et du style. Les espoirs, cette masse ENORME d’air chaud, se confrontent péniblement à de nombreux courants d’air refroidissants annonciateurs de dépressions profondes. Cela ne manque pas de générer quelques tornades où tout est balayé, chaque touriste étant convaincu que si « La gloire c’est de la merde » rien ne vaut de l’éprouver au moins une fois, histoire d'en vérifier l’enfer. Quelques randonneurs pugnaces arrivent à jouir d’éclaircies finales où la métaphore pleut néanmoins dru. C’est alors qu’un soir de printemps au comble de la fébrilité, comme poursuivi par l’encierro de Pamplona, éclate un orage sec, un coup de tonnerre majuscule qui précipite tout. Ton thorax devient mou en raison des pressions egométriques aléatoires, tes mains sont moites, tes guibolles flageolent et dans un effort surhumain tu imposes à ton faciès l’impassibilité des traits d'un ''SURMOI'' qui gouverne encore tant que n'a pas résonné le nom d’un vainqueur diabolique qui est un type comme toi mais qui n’est pas toi, qui ne sera jamais toi, parce que comment voudrais-tu qu’il se fasse, qu’un jour, cela puisse être toi, tu es con ou quoi ? Ce n’est pas possible. Oublie ton ''CA'. Il y aura toujours une raison que ce ne soit pas toi. C'est en tout cas ce que te dit ton ''MOI''. On t’emmerde Ernesto… et Freud aussi d'ailleurs... 
Je brinde donc Cuban Missile Crisis (putain quel titre génial…!) aux cent soixante-deux autres loosers, mes frères et mes sœurs. 




 
CUBAN MISSILE CRISIS


Sur le Malecon, face au colossal empierrement atténuant les colères caraïbes d'un océan apte à interrompre la circulation des Chevrolets abandonnées par la mafia américaine sur l'île de ses débauches, il y avait ce bar.  Une tanière sombre, un sombre bouge, entre bordel et rade de marin. Plutôt sale et mal famé, au zinc habité d'une faune cosmopolite. Des gars qui avaient atteint l'âge où l'on peut juger du bilan de sa vie dans ce rétroviseur qui petit à petit s'impose au mental. Ils n'étaient plus que l'ombre d'eux mêmes, mais pour la plupart, pas assez vieux ni résignés pour y être indifférents. Cette foutue oisiveté alcoolisée naufrageait tout, de la puissance virile à la clairvoyance de l'esprit, elle érodait la force et abrutissait insidieusement. Des écorchés à qui le rhum et la canne accouchaient au forceps l'intime complainte, quand une jinetera cessant enfin de chalouper du bassin les réchauffait en tendant une oreille compatissante vers les notes aigres et désabusées de leur chant profond.

Ici, ne s'accoudaient que des types affichant au compteur un destin chaotique ; des cabossés du chemin. Pas vraiment une clientèle de timorés et d'insipides, plutôt des baroudeurs, des maquisards, des balafrés, des clandestins qui voulaient fuir, reprendre la mer sur une chambre à air de camion quitte à nourrir les requins ou alors rester, renoncer à la houle, se fondre dans la foule, devenir invisibles pourvu qu'ils aient trouvé une bonne femme, bien sûr pas très jolie, ni plus très jeune, mais au moins douce, pour calmer les frustrations, panser les blessures de l'âme et accommoder en ragoût, crocodiles et ragondins des cayos. Satisfaire tous les appétits, en somme.

Et puis au bar Chicote, même si le rhum très pur valait à lui seul le déplacement, il y avait la splendide Lupita qui servait. Ce n'était pas la dernière des raisons pour s'interdire de manger et aller dépenser là, les quelques pesos qui restaient au fond des poches. On disait que nombre de mécréants l'apercevant, s'étaient soudain ouverts à l'hypothèse de la création divine. La Cubaine était magnifique. Sculpturale et gracieuse. Gentille avec ça. Et puis consciente. L'attractivité du bar, la valeur ajoutée du fond de commerce, c'était elle. Fallait voir comment le dernier rayon du soleil que le hasard dirigeait pile au dessus de l'évier, illuminait son décolleté quand elle se penchait pour y laver les verres. Sa peau brune, irisée de sueur ou éclaboussée de gouttelettes d'eau luisait dans l'or du couchant et alors les discussions s'arrêtaient. Lupita feignait de ne s'apercevoir de rien, continuait à chantonner innocemment, assumant l'ahurissante cadence du ballottement de ses seins qui laissait les clients songeurs. Elle n'était pas beaucoup plus riche que ses amies mais elle gagnait un salaire ; il lui assurait une indépendance face à la convoitise des touristes de passage toujours prompts à lui offrir des robes et assez vulgaires pour penser qu'ils la lui ôteraient ensuite et s'offriraient sa jeunesse. Mais Lupita se respectait, maîtrisait bien sa langue maternelle et quelques autres encore, pour remercier sans équivoque. Si elle acceptait les robes avec malice, ce n'était pas avec la légèreté de leurs volants de soie. Elle était plus intelligente que la plupart de ses interlocuteurs et les impressionnait par ses réparties spirituelles leur signifiant la certitude que leur argent ne pèserait rien en terme de séduction.

Les habitués, eux, avaient dû admettre qu'ils ne connaîtraient jamais la fierté de l'avoir au bras ; pourtant, une fois les approches découragées, elle savait être chaleureuse, les rendre galants, se mettre sous leur protection. Un rôle dont ils s'acquittaient avec zèle, si bien que Lupita était en sécurité sur son lieu de travail. Les jeunes blancs-becs alcoolisés du bout de la nuit qui l'importunaient, cessaient devant la détermination des balafrés qui rivalisaient d'ardeur pour la secourir. Dans leurs yeux s'animait l'espoir que les mufles qui tentaient le hold-up de son cœur ne capitulent pas, pour qu'ils jouissent du plaisir de lui en crucifier un, les planter, dans leur sale bide, d'un coup de lame rouillée au fil mal aiguisé. S'offrir pour elle à la répression de la loi, renoncer à la liberté, se sacrifier, prouver leur amour, ivres de leur dévouement. Mais les importuns encore verts, comprenaient d'instinct l'intérêt de la fuite. Lupita alors, écrasait sa poitrine contre le torse de ses anges gardiens, les gratifiant d'une bise affectueuse qui, Ô miracle, muait aussitôt leurs faciès patibulaires en minois puéril.

Il y avait deux Français : Francis, ex mûrisseur de bananes à Rungis, arrivé sur le trois mâts rédempteur du curé, le Belem, et jamais reparti, happé qu'il avait été par une danseuse de salsa qui l'avait finalement abandonné ; Francis alias ''Daïquiri'' en hommage à son écrivain préféré, dont il lisait en boucle les soixante-treize nouvelles, toujours dans l'ordre chronologique, était intarissable sur la mise en coma artificiel de la banane par le froid, qui bloquait un mûrissement réveillé à la demande, à coups de vapeurs végétales d'éthylène savamment distillées. Francis, un anesthésiste-réanimateur dudit oblong fruit climactérique que « les emmerdeurs pouvaient toujours se carrer là où il pensait »
Rhum en abondance, jus de citron vert avec parcimonie, sirop de canne à bon escient, le tout préparé par Lupita ce qui rendait le mélange exquis, servi avec son sourire, très frais mais sans glace, ''shaké'' entre ses seins, comme il se doit. Une fois ravalée la déception de ne pouvoir convaincre Lupita d'être sa moitié exclusive, il connut les geôles de la Havane pour avoir besogné à l'Opinel, manche hêtre, lame acier au carbone bien pourrie, le mollet d'un bourru qui lui avait manqué de respect... Le jarret, c'est rentable disait-il, parce que la Justice est plus clémente que pour un coup dans le bide et un type planté du jarret ... il n'a plus envie d'avancer vers toi... un bon investissement, le jarret. Il n'empêche, en secret il pense que le Porto-ricain qui traîne maintenant sa jambe atrophiée du côté de Cienfuegos a vécu l'émotion d'avoir empaumé le majestueux fessier de Lupita... Plus d'un, dont ''Daiquiri'' au premier chef, aurait payé le prix de l'Opinel pour vivre l'expérience... Mais bon, l'amitié de Lupita lui restait précieuse et avoir vu la gueule des autres prisonniers racler le pavé quand elle lui rendait visite avec une pinte de guararon ou une papaye fraîche, valait son pesant de bananes jaunies-endormies-réveillées.

L'autre Français, Marcel, son truc, c'étaient les fleurs. Dans son jardinet il en cultivait pour les offrir à devinez qui ? Lupita. Ex mimosiste de son état, il avait longtemps joué du sécateur sur la côte d'Azur, récoltant des brassées de ces petites boules jaunes que les fleuristes et leurs clients se disputaient dès février, là-bas, vers Menton, tout contre l'Italie. Lui, avait bien cru la séduire à force de fleurs et de chansons d'amour italiennes qu'il entonnait de son chaud vibrato de Méditerranéen transi. Mais Lupita, de ses grands yeux noirs mouillés, de ses prunelles de moire qui trahissaient toutes ses émotions, c'étaient les fleurs et les chansons qu'elle aimait, pas le Marcel, trop vieux pour elle. Il y avait eu maldonne : quand vous êtes trop vieux et trop seul et surtout amoureux, autant dire privé de lucidité, allez distinguer un attendrissement filial d'un authentique béguin... Aussi quand le grand con de Hollandais imbibé de Palma Cristal s'était agrippé à sa chevelure pour attirer sa bouche contre la sienne, ce fut le poinçon à brebis du Laguiole, manche pointe de corne de vache Aubrac, lame acier corroyé, qui d'un coup sec dans la panse, avait ramené le bestial égaré dans le troupeau de la bienséance due à toute femme. Il eut ce typique regard d'incrédulité qu'ont tous les poignardés à l'instant où leur corps fuit. Marcel dit ''Mojito'', lui expliqua en guise de pansement compressif, qu'il y avait un pays assez plat pour accueillir les grands cons orangés dans son genre et lui en indiqua le cap d'un grand coup de pied au cul, fin de l'incident. C'est ainsi qu'il entra dans l'équipe des rares hommes considérés par la belle. Rhum, sirop de canne, quartier de citron vert, hierba buena, eau gazeuse, glace pilée, le tout ''shaké'' par Lupita contre son cœur. Marcel, ''Mojito'', en éclusait tant qu'il pouvait s'en payer, plus ceux que Lupita lui servait gratis. Autant dire, en douce. Les meilleurs.

Il y avait Paturuzu le Jamaïcain, un des rares sur son île à avoir un métier, deux métiers même : filetoupier qu'il était. Il en avait vu passer des balles de chanvre, qu'il avait battu, vingt ans durant, avec le même entrain qu'un novice, ce qui est suspect on en convient. Puis, il avait navigué mais bien vite rejoint la terre ferme, victime de calenture et enfin était passé Maître Calfat. L'artiste pourvoyeur de fente, le roi du bourrage de l'interstice, l'empereur du calfatage étanche, c'était Paturuzu. Par analogie assez triviale il est vrai, il avait usurpé une réputation d'amant suprême avec laquelle il était arrivé au Chicote plein de morgue, soit dans les pires dispositions, pour séduire une fille intelligente. Il était ressorti de cet échec penaud et plus modeste grâce à l'adroite psychothérapie prodiguée par ''Lupi'' la généreuse, toujours franche mais jamais cassante. Du coup, Paturuzu alias ''Cuba Libre'' était resté là, dans ce micro-monde qui lui paraissait entretenir plus de vérité que celui d'où il venait, où l'on ne dérogeait pas à la logique bourgeoise, de crainte que tout s'écroule. Rhum, cola, jus d'un demi-citron vert, rondelle, glace. Il avait l'alcool si mauvais que lorsqu'il en avait abusé, il ruminait rageusement son éviction du bonheur de serrer la taille fine de Lupita. C'est le moment que choisirent deux Allemands qui perturbaient depuis un moment de leurs rires gras l'ambiance du rade, pour s'accaparer la belle sur leurs genoux et fouiller les trésors sous sa robe de leurs sales mains de gros dégueulasses chargés à la Bucanero fuerte. La fine lame damassée du Yatagan de Paturuzu lança deux éclairs sur les murs crasseux du rade et le calme revint. Seuls deux types en disharmonie avec le lieu, titubaient vers la sortie saignant comme des cochons de Teutons qu'ils étaient. On ignore ce qu'ils devinrent, mais Paturuzu ne fut jamais invité à séjourner dans la fortaleza San Carlos de la Cabaña.

Jairo le Cubain lui, était un gars de la campagne, né non loin de la péninsule inhabitée de Guanahacabibes : planteur de tabac et d'ananas de la vuelta abajo et boxeur redoutable autrefois promis à un bel avenir sauf que lorsqu'on a connu la faim dans l'enfance, on peut dire adieu au fluor et au calcium que les os nécessitent. Il put combler ses carences à l'âge adulte mais quant à devenir champion, c'était trop tard. Il promène tous les jours sa face de güiro, aussi ridée que la calebasse musicienne, dans Habana Vieja avant de rejoindre le chicote.
Détail qui tue, ou pourrait, Jairo a une sainte horreur des armes blanches et démolit volontiers de ses massues d'acromégale qui lui servent de poings, tout fanfaron qui lui en sortirait une sous le nez pour l'impressionner. Supporte pas.. ça le met en rogne, Jairo, les lames, qu'elles soient inoxydables ou pas... Pour lui, un homme doit se battre tel qu'il est, comme la nature l'a pondu, avec ses dents, ses poings et ses pieds. Si on évoque ses dents c'est qu'un jour il coupa l'oreille d'un bridé contrariant dans le barrio Chino parce qu'il avait exercé son art du piropo. Pas un petit morceau à la Tyson, non, l'oreille entière, à sa base. Et comment aurait-il su qu'elle était mariée, celle à qui il susurra : 
 
« Si el amor toca a tu puerta, permitele entrar, estoy seguro que él te hara una maravillosa y bella compañia » 
 
Evidemment, lui aussi succomba à l'envie de posséder Lupita. En tout bien tout honneur, ceci dit, l'épouser et tout et tout... C'était le plus désarmant de gentillesse et de romantisme Jairo, le plus naïf, un dur au cœur fondant de tendresse, un maladroit, un prévisible, incapable de faire danser la Lupita, un marbre de comptoir, un monolithe de la forêt. Dans sa gestuelle comme dans sa pensée. Entier et primaire mais bon et fidèle. Quand Lupita lui eut expliqué avec tact toute une nuit durant qu'elle le rendrait très malheureux, on ne le revit plus pendant une semaine. Puis il réapparut, les traits tirés et les yeux tristes d'un agouti, aussi vulnérable qu'un zunzuncito, il avait compris que le pire serait de la perdre complètement. Lupita, respectueuse de son chagrin, l'entoura presque maternelle, par petites touches, une parole bienveillante, un geste affectueux, et puis cette tortilla aux piments, rien que pour lui, qui le réconcilia avec la vie.
Un jour, un baraqué des USA, un joueur de football américain échoué sur l'île crocodile, se permit une allusion sexuelle de mufle friqué à l'endroit de la serveuse cubaine. On ne sait plus très bien... qu'il détenait la clef juteuse pour desserrer l'étau de ses cuisses, enfin, voyez, ce genre de délicatesse. Jairo à l'autre bout du bar, se fendit d'une phrase entière le priant posément de sortir. Cela représentait un gros effort pour ce rudement taiseux de la campina. L'autre géant sortit son cran d'arrêt tout clinquant d'inox, manche plastoc, qui n'avait saigné que du hamburger trop cuit, et un truc comme ça, bien énervant pour Jairo, avait précipité la perte de son intégrité physique. Les massues entrèrent en action dans l'évidente démarche de compacter la grande carcasse du type auquel son morphotype ne se prêtait guère. Une entreprise suivie avec autant d'intérêt par les piliers du bar, qu'une expérience scientifique dont on aimait la confirmation. Il fallut que Lupita assistée des porte-lames de sa garde rapprochée sautent sur Jairo pour l'empêcher de finir l'américain. Le footballeur ratatiné fut installé sur des tables et soigné par Lupita et son patron tout le week-end tandis que Jairo fut assigné là en infirmier garde-chiourme pour prendre la mesure de sa colère dévastatrice et parer à l'éventualité d'un réveil agité. Lupita le punissait en lui passant les compresses avec lesquelles il devait tamponner, tout doucement cette fois-ci, le bocal du tuméfié : alcool modifié, cataplasme de hierba buena mâchée – par Jaïro - et glace en cataplasme.

Mais le temps passait et le mystère demeurait : Lupita, déesse caraïbe, merveilleuse promesse incarnée de l'amour, icône du reggaeton, cette danse si sensuelle qu'elle laissait les spectateurs extatiques dans l'entrelacs des images suggestives et la scansion frénétique des congas, restait seule et farouche, taraudant le désir et l'imagination des hommes, après avoir repoussé tout ce que la grande île comptait de donneurs d'orgasmes.
 
Un matin, le mystère se creusa : Lupita ne vint pas travailler, ni le lendemain, ni les jours suivants. Angoisse, silence et solitude. Perdus, le sourire et la bonne humeur, cette aura de féminité qui illuminaient la tanière. Personne, jamais, ne la revit. Elle n'avait pas dit « au revoir »... n'avait pas réclamé sa paye. Elle avait disparu. 
 
Au comptoir, on se ruinait d'autant plus, pour oublier le manque. Mais le rhum était insipide et si les avis divergeaient sur les causes de sa disparition on était d'accord là-dessus : la vie n'avait plus goût à rien.

Le seul fait inhabituel que se rappela le patron sans établir pourtant un lien de cause à effet, c'était que, la veille du départ de Lupita, un inconnu, assez stylé, élégant, empreint de ce que les Espagnols décrivaient par la ''planta'', lui avait commandé un '' Cuban Missile Crisis'', un cocktail de puta madre chargé pour excipient d'un vieux rhum à 75,5°. Un chaud vestige de la guerre froide qui opposa l'ex URSS aux USA notamment quand Khrouchtchev braqua vers Kennedy d'explosifs SS-20... Il ne s'en vendait presque plus car outre son prix, il était rare après ça, de retrouver sa maison. 
 
Mais le jeune type brun, non, il était resté clair et urbain, maître de lui, posant de nombreuses questions à Lupita qui avait patiemment répondu en roulant ses grands yeux noirs d'une façon qu'on ne lui connaissait pas.

Paturuzu, Francis, Jairo, Marcel, les autres, tous à l'écoute, gardaient le visage fermé, inquiet, songeur et c'est d'un Marcel soudain excédé, que fusa la question :
  • Et qu'est-ce qu'il fait ce gars, dans la vie ???
Torchon sur l'épaule, en appui sur son zinc, le visage fermé par la déconvenue, le patron eut un geste du bras, évasif et mou.

- Je sais pas, rien, un truc dans les toros. Matador... torero...

jeudi 23 mai 2013

Corrida de clôture, toreo de troncature

Mais où faut-il donc aller pour voir des toros ? A Alès, les Adelaïda Rodriguez se sont certes montrés braves mais sans jamais transcender l'aficionado.
Par contre, la manif des zantis dont le profil allait du punk à chien galeux et combi Volkswagen à l'alter-mondialiste habillé trop ample en passant par le Skin-head piercé et enchaîné, s'est montrée très violente. Finie la contestation certes véhémente d'idées contradictoires, maintenant c'est la recherche ouverte de la violence débridée. Des mines révulsées de haine, des canettes pleines et chaises balancées sur un gardian qui venait chercher son camion de bious, soit un type qui ne cautionne à priori rien de ce qui tue les toros de combat... J'ai voulu passer par là arguant aux policiers qu'on pouvait quand même avoir des idées différentes sans s'entre-tuer d'autant que ma voiture était à leur contact mais ils m'ont dit que je n'aurais pas le temps de développer ces arguments et que pour me faire lyncher il n'y aurait pas mieux, que ces excités venus de toute l'Europe - mais plus près des cinquante que des cinq mille annoncés - qui n'attendaient que ça. Bon... il est finalement toujours savoureux qu'un flic t'ordonne de prendre un sens interdit pour quitter la zone du crime potentiel. Et d'observer des gens doux et pacifiques menacés de mort par ceux qui prétendent abolir la violence...
Quant aux Prieto de la Cal alésiens, s'ils portaient beau à la sortie, ils goûtèrent tous lamentablement au sable des arènes du Tempéras.
A Nîmes pour la clôture, quand un Victoriano del Rio s'avérait faible comme le second du Juli trop gros et mou pour se battre, on se prenait à regretter de n'être point à Vic. Hélas, les Adelaïda de Vic étaient beaucoup moins forts que les Victoriano de Nîmes d'après ce que l'on comprend des resenas. Comme quoi tout ça se dilue dans la seule vérité péremptoire de principe qui est que … il n'y a pas de vérité péremptoire.
Pour preuve, le lot en or massif que toucha le Mexicain Diego Silvetti. Des charges claires et profondes, répétées, vibrantes, certes plus nobles que bagarreuses mais cette abnégation classieuse peut aussi être belle. Quels toros aurait-on vus s'ils avaient échu au Juli ! Il coupe une oreille à son second, Silvetti, en laissant dans la bouche de l'aficionado l'amertume d'une rencontre tronquée par un torero bien en dessous du filon à exploiter.
Talavante n'est sûrement pas sorti psychologiquement indemne de son solo difficile de Madrid où des deux toros et demi que j'ai observés, des toros que d'autres ont vus mauvais, a résulté chez moi une forte impression de difficulté, ils répétaient si vite et si fort dans la muleta dépassée d'un torero du coup en vigilance extrême, qu'il n'avait pas le loisir de maîtriser son art, débordé qu'il était. 
Si son premier toro nimoîs fut ''d'entraînement'' et put contribuer à le rassurer, il subit à nouveau la pression d'un second toro trop entreprenant pour lui. A voir cette actuacion, on ne lui aurait pas conseillé de tenter six Albaserrada madrilènes aux encornures déployées comme les ailes d'un albatros dans les courants ascendants.
Juli le Kiricou des ruedos, est petit mais vaillant, puissant, et pouvu qu'un toro lui fournisse une opposition, son mental de vainqueur le recrute tout entier et il n'a alors de cesse que d'arriver à le dominer. Je n'aimerais pas être un toro quand ce type est sur le sable ! 
Quand son second se dilue, le Juli ne pense pas : « Tant mieux j'aurais fini plus vite et avec moindre danger », comme nous le ferions vous et moi, non, le Juli est désolé et c'est sincère. Se battre et triompher telle est son ambition indéfectible. On pourrait alors toujours lui reprocher de ne pas prendre des toros plus durs, trop facile de se plaindre après avoir imposé ses toros... tiens des redoutables Prieto de la Cal ou Adelaïda Rodrigues par exemple... hélas on sait que le sort mystérieux des bêtes noires aurait pu dans ce cas lui réserver bien pire. Quand on vous dit que rien n'est simple... Et si c'était justement certes permanente incertitude qui inlassablement nous ramenait à l'arène ?